Nhạc sĩ: Traditional
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Les yeux dans l'aube,
avec toi.
Ce soir,
ce sera notre deuxième Noël ensemble.
Le premier depuis 1943.
Ce sera peut-être aussi le dernier, qui sait.
Et qu'importe,
je suis heureuse.
Je vais,
je veux en goûter chaque seconde,
Émile.
Voilà,
mis moi,
que tu es revenu de la plus inattendue des manières,
En sonnant à ma porte, le jour de mes 88 ans,
Des fleurs dans les mains,
ta casquette en laine sur la tête.
J'aurais pu ne pas t'ouvrir, ne pas comprendre,
ne rien vouloir.
J'aurais pu.
Mais
j'ai vu tes yeux,
bleus comme un ciel d'hiver quand il fait froid et beau.
La même couleur qu'avant la guerre.
Ton corps a flanché depuis le temps, mais tu
as toujours les yeux de tes 20 ans.
Et je t'ai reconnu,
Émile,
par cette flamme plantée
dans la pupille.
Tes mains tremblaient,
tu avais la peau tachetée comme les vieux que
nous sommes.
J'étais bouche bée, j'étais sonné.
69 ans sans te voir et te voilà soudain
devant moi.
Par quel improbable chemin,
par quel hasard incroyable,
je ne sais pas.
La
vie, j'imagine.
Nous avions été fiancés si jeunes un soir de Noël et devant tout
le village.
J'avais les joues rouges et l'envie d'y croire.
Mais tu es parti à la guerre,
et ça m'a fait peur.
Je ne savais rien de l'amour,
encore moins de l'attente.
Nous avons rompu,
j'ai revendu ma bague.
Des fiançailles ont feu de paille,
je sais.
Après,
rien.
J'ai refait ma vie et toi la tienne à ton retour du front.
Chacun ses
mariages, ses enfants, ses joies et ses deuils.
J'ai eu des nouvelles, parfois,
mais si
peu.
Je n'en ai pas donné non plus.
Amour classé dans un creux de mémoire.
Jusqu'à
ce jour d'avril,
toi,
tes fleurs et tes yeux bleus.
J'ai eu un petit vertige en te voyant.
J'ai même eu un peu peur.
La vulnérabilité du bel âge.
Tu es entré, nous avons parlé.
Tu savais pour la mort de mon mari.
Tu savais bien des
choses sur moi, en fait.
J'ai compris que tu ne m'avais jamais oublié,
mais que tu
avais eu la délicatesse de ne rien dire.
Ça m'a touché.
Nous avons parlé comme ça pendant un paquet d'heures,
lentes,
de la vie, de la mort,
de la peur de mourir seul.
Tu m'as raconté cette histoire des pingouins
qui n'oublient jamais leur premier amour.
Nous avons ri et ça m'a fait tant de bien,
Émile,
tant de bien.
Nous avons parlé comme ça pendant un paquet d'heures,
lentes et douces.
Puis,
tu as *** que tu aimerais me revoir,
si je le voulais bien.
Tu sais, Émile, j'aurais pu dire non.
Avoir peur de toi et de tes 90 ans, j'aurais pu.
Mais j'ai choisi de trouver ça beau.
Nous étions là, tous les deux,
et j'ai décidé de trouver ça beau.
J'ai fait sécher tes fleurs pour qu'elles restent vivantes.
Tu es revenu presque tous les jours et j'ai
fini par te demander de ne plus repartir.
Tu me fais tant de bien, Émile, à être ici,
avec ton rire et tes yeux bleus,
avec ta voix aussi.
Nous sommes vieux et fragiles,
décharnés,
irrités,
mais je sais,
mais nous sommes là.
Ce n'est pas de refaire nos vies vacillantes
ou de corriger le cours du temps.
Ce n'est
pas d'espérer tromper la mort par l'amour non ingénieur.
Elle viendra bien assez vite
et ce n'est pas triste.
Mais ta présence me donne ça,
Émile,
la force d'approcher
la fin d'un pas léger,
la force de faire ses derniers milles en souriant.
Parce que tu es là,
parce que nous sommes deux sur ce sentier.
C'est le crépuscule de nos vies,
mais je le trouve lumineux.
Ce soir,
ce sera notre deuxième Noël ensemble,
le premier depuis 1943.
Je veux mettre un disque de la harpe,
je veux qu'on regarde le sapin briller.
Je veux que tu sois près de moi,
Émile,
comme en cette nuit de nos vingt ans.
J'aimerais aussi ce soir
qu'on ne dorme pas,
qu'on se rende jusqu'à l'aube, debout,
pour voir la première strade de lumière du jour,
pour voir un 25 décembre arriver
avec nos yeux fatigués et nos corps courbés.
J'aimerais prendre ta main dans la mienne,
sentir ta peau me chouder.
J'aimerais que tu m'enlaces.
J'aimerais
t'entendre dire que
tu ne m'as jamais oublié.
Et j'aimerais te dire ensuite,
Joyeux Noël,
vieux pingouin.
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